mercredi 1 juin 2011

Lilas - Extrait

Et puisque je suis bien partie, voici aussi le début de ma nouvelle Lilas (genre : fantastique), parue dans le numéro 174 de Solaris (printemps 2010) :

Lilas
Par Pascale Raud


Lilas est heureuse d’être venue. Heureuse d’avoir enfin atteint l’âge pour assister au Rituel. Heureuse d’être avec Grand-Mère au lieu de rester dormir chez Madame Lucie. Lilas tient fermement la main de Grand-Mère : elle est quand même un peu nerveuse. Elle observe avec étonnement les femmes, qui tracent avec des bâtons des cercles et des symboles sur le sol, disposent des bols, des offrandes et des plantes autour du Vieux Moulin. Chaque détail semble si irréel, crûment éclairé par la lune, pleine et généreuse comme une femme sur le point d’enfanter.
Il y a tant de fébrilité dans l’air. Les femmes chantent à mi-voix, en harmonie. Leurs yeux troubles lui indiquent qu’elles ont toutes bu la même potion que Grand-Mère, celle qui rend sensible aux choses invisibles. Lilas est trop jeune pour en boire. L’année prochaine peut-être, lorsqu’elle aura onze ans, elle aura l’autorisation d’en préparer une, mais moins forte. Pour s’habituer.
Grand-Mère lui sourit.
Un léger vent frais souffle, s’enroulant autour de ses chevilles et de ses pieds nus, faisant virevolter sa jupe légère. Lilas rit et s’abandonne aux éléments, douces sensations, murmures discrets. Et toujours, tel un rythme auquel la Nature s’accorde naturellement, la mélodie de la mer, des vagues qui se brisent inlassablement sur les récifs au bas de la falaise. Cette mer sans laquelle elle ne saurait vivre.
Le silence ramène Lilas à la réalité. Grand-Mère lui fait signe de la tête ; il est temps de se placer dans un des cercles protecteurs. Lilas s’avance et lève la tête vers Grand-Mère.
Elle s’arrête. Un brouillard épais se répand au ras du sol.
Toutes les femmes sont immobiles, figées dans leurs mouvements. Non ! Ce n’est pas… Ça ne s’est pas passé comme ça ! Il y a eu le Rituel, et puis… et puis ils…
Les voilà ! Ils s’approchent ! Ils vont leur faire du mal !
Elle pleure et tire sur le bras de Grand-Mère, mais celle-ci ne bouge pas. « Il faut que tu viennes, Grand-Mère ! S’il te plaît, il faut que tu coures ! »

Lilas s’est assise dans son lit, haletante. Elle tremble, glacée, malgré l’édredon épais. Astuce, qui dormait à ses pieds, s’approche, toute sa grâce féline en action. Elle se frotte contre son bras, inquiète :
—  Tu as encore fait un cauchemar, Lilas ?
—  Oui. J’ai rêvé de la nuit où… la vieille Rose…
—  Oh… tu as rêvé aux korrigans…
—  Ne prononce pas leur nom !
Lilas arrache brutalement les draps. Astuce saute de justesse au sol. Lilas se rend dans la cuisine, où elle allume la lumière. Elle allume aussi dans le salon et dans le couloir, pour qu’il ne subsiste aucune ombre traîtresse. Elle fait rapidement le tour de la maison, vérifie les fenêtres – les symboles qui y sont peints sont toujours là – et s’assure que les verrous de la porte d’entrée et de celle d’en arrière sont bien tirés. Elle suit du doigt les pentacles protecteurs gravés dans le bois. La cheminée est elle aussi protégée.
Cela la rassure. Au moins, elle ne risque rien dans la maison. C’est vrai qu’ils ne viennent que quand ils sentent la magie, mais ils sont menteurs et fourbes, aimant s’amuser avec les passants nocturnes imprudents qui se promènent dans la campagne. Ceux-là sont bien malchanceux, car s’ils ne sont pas tués tout de suite, ils tombent avant le matin, épuisés par les jeux cruels des korrigans. Parfois, quand les créatures sont particulièrement en veine de mauvaiseté, les créatures s’approchent des habitations. Mais Lilas a bien protégé la sienne.
—  Je suis désolée, Lilas… Je n’aurais pas dû prononcer ce mot.
La chatte, penaude, regarde à terre. Lilas la prend dans ses bras et caresse longuement son pelage gris, portant une attention toute particulière au côté borgne de sa petite tête. L’œil aveugle palpite sous la paupière close.
—  Ce n’est pas grave. Je vais me préparer une tisane. Je sais bien que je ne vais pas me rendormir, alors si tu veux me tenir compagnie. Tiens, je vais faire un feu.
Astuce acquiesce et saute de ses bras pour s’installer sur le fauteuil devant la cheminée. Dans l’attente de la chaleur promise, elle entreprend sa toilette, pendant que Lilas met l’eau à bouillir sur la cuisinière.
—  Tu sais pourquoi ça a mal tourné, ce soir-là, lance Astuce.
—  Oui. Je sais bien pourquoi. Mais je ne peux m’empêcher d’avoir peur. C’était terrifiant.
—  La vieille Rose était une vieille folle qui avait complètement perdu ses capacités et son jugement : elle n’a pas suivi les règles élémentaires pour sa protection et elle en a payé le prix. Elle a fait une erreur, Lilas. C’est pour ça, et seulement pour ça que ce qui ne devait pas arriver est arrivé.
—  Tu as peut-être raison pour la vieille Rose… Mais pour la fois où c’est Grand-Mère qui a disparu, hein ? Tu vas dire aussi qu’elle ne savait pas ce qu’elle avait à faire ? qu’elle était devenue folle elle aussi ?
Lilas serre les dents, les lèvres tremblantes. Elle ne peut empêcher les larmes de couler.
—  Lilas… personne ne sait ce qui s’est passé pour Grand-Mère. Il n’y avait personne avec elle. Et personne ne savait ce qu’elle était partie faire.
—  Même pas toi, à qui elle disait tout ?
Astuce ne répond rien et recommence à lécher consciencieusement le bout de ses pattes. Lilas n’obtiendra rien de plus d’elle ce soir. Frustrée, elle pousse la chatte sans ménagement du fauteuil et commence à préparer le feu.

© 
2010, Pascale Raud

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